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La préparation du médiateur, de l’environnement de la médiation et des parties, ou les enjeux de la phase de préparation à la médiation

   La médiation désigne une pratique ou une discipline fondée sur le consensualisme et ne suit pas une procédure encadrée dans un mode juridictionnel.

Le médiateur n’est pas forcément un expert de la matière litigieuse mais plutôt un professionnel formé aux techniques de la médiation et maîtrisant les principes fondamentaux de la négociation raisonnée, de la communication et de la psychologie.

La nature même de la médiation est-elle pour autant en dehors de la matière juridique ?

Le droit est à ce titre souvent perçu par une grande partie des praticiens comme le « meilleur ennemi » de la médiation.

Au niveau de l’esprit et de la philosophie de la médiation, la solution même du litige n’appartient pas à un tiers, ou à un juge, elle est entre les mains des parties. Ainsi, elle le responsabilise et fait participer le citoyen à l’œuvre de Justice. Pour Mme le Professeur Nathalie Fricero : « Replacer le justiciable au centre de la justice, c'est aussi revaloriser son rôle dans le règlement des conflits. »

En effet, la notion de justice participative est au centre des modes amiables de règlement des conflits et plus particulièrement de la méditation.  Elle obéit à un processus qui vise à mettre en œuvre un modèle fondé sur les techniques de la négociation raisonnée.

A l’inverse d’une procédure qui définit strictement une série d’étapes à respecter sous peine de sanctions, le processus de médiation est évolutif afin de permettre une plus grande souplesse et une plus grande adaptabilité en fonction de la réalité changeante du conflit.

Mais à partir de quand commence le processus de médiation ?

On pourrait logiquement croire que le médiateur commence à exercer son « art » à partir de son entrée dans l’arène. La réalité est toute autre. La mission de « réconciliation » qui incombe au médiateur démarre bien avant la première rencontre.

C’est cette phase de préparation à laquelle nous allons nous attacher dans cette première chronique pour essayer d’en mesurer les enjeux.

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Au-delà du seul litige, c’est le conflit dans sa totalité qui doit être abordé et « détricoté ». Contrairement au juge, le médiateur n’est pas tenu par la demande des parties et il se doit de travailler « ultra-petita », c’est-à-dire au-delà du litige.

Il va en effet s’attacher à comprendre et à disséquer ce qui a fait et ce qui nourrit le conflit pour appréhender ce que l'on peut nommer "l’architecture du conflit" (Me Serge Losappio "Le rôle du médiateur" in "La résolution amiable des différends dans le contentieux familial", editions BRUYLANT 2014).

Cette première phase de recueil des informations essentielles menée par le médiateur est indispensable. Elle permet tout d’abord une compréhension globale mais suffisamment précise du contexte, des faits, des relations entre les parties, des enjeux… Cette phase est également décisive pour permette aux étapes suivantes de construire une solution satisfaisante, concertée, pertinente et viable.

Le processus de médiation vise avant tout à appliquer un modèle qui permet de conduire les parties d’une situation où le dialogue est interrompu à une situation de communication.

Certains éléments que l’on pourrait croire accessoires ne doivent pourtant pas être délaissés.

Dans les prétoires, la menace de la sanction judiciaire, la publicité, l’impérium du juge encouragent trop souvent la mauvaise foi et incitent les parties à calculer les conséquences de leurs propos et à dissimuler la réalité pour suivre une stratégie dictée par un avocat.

Au contraire, c’est par la parole sincère et libérée que le médiateur va pouvoir examiner et décortiquer toute l’architecture du conflit.

C’est pourquoi le but ultime de la médiation n’est pas juste de permettre à la parole de s’exprimer mais d’instaurer un véritable dialogue d’abord avec le médiateur puis avec les médiés. Il ne suffit pas de parler, il faut faire en sorte que l’autre écoute.

C’est le rôle premier du médiateur en tant que facilitateur de communication.

 

Ne pas négliger les préparatifs

On comprend aisément l’importance que revêt le lieu qui ne doit en aucun cas rappeler la salle d’un tribunal ou les couloirs d’un palais de justice. Il doit au contraire permettre et même encourager un réel climat de confiance favorisant le dialogue.

En effet, la médiation doit formellement marquer sa profonde différence avec l’institution judiciaire. Les parties qui ont recours à la médiation l’ont justement fait pour éviter le procès. Pour être réellement efficace, rien ne doit rappeler le procès : ni le lieu, ni la position du juge, ni le vocabulaire trop juridique ou trop technique.

De même l’aménagement intérieur, l’horaire et la cadence des réunions, la tenue du médiateur peuvent aussi avoir leur importance et conditionner ou influencer les parties et donc la suite des évènements.

Mêmes minimes, tous ces « petits riens » méritent que l’on s’y attarde, ne serait-ce que parce que ce sont les seuls éléments sur lesquels le médiateur peut espérer avoir une certaine maîtrise.

Si l’on a coutume de dire que le médiateur doit être le « maître du processus », il va pourtant sans cesse devoir improviser pour s’adapter et croiser ses modèles afin de faire face à de nombreux imprévus et des situations toujours inédites. Or il existe certains éléments intangibles, choisis par le médiateur qui conditionnement l’esprit même de la médiation. C’est dans cette phase de préparation, bien en amont de la première rencontre que se joue déjà une partie du processus.

 

La préparation personnelle du médiateur

Il convient de préciser que du choix du modèle qui sera appliqué par le médiateur pour mener à bien son processus découle un certain nombre de dispositifs à mettre en place. Le but est d’optimiser les conditions dans lesquelles vont être accueillies les médiés.

Le modèle dit « Harvard » est celui utilisé par le médiateur dans les conflits qui ne sont pas à dominante émotionnelle. En revanche, lorsque l’affect est à l’origine du conflit ou le nourrit, le médiateur choisira de déployer un autre modèle : le modèle Fiutak (Thomas Fiutak, « Le médiateur dans l’arène. Réflexion sur l’art de la médiation ». Coll. Trajets. ERES 2011), lequel modèle tend par essence à rechercher les éléments de l'ordre de l'affect, considérés comme source du conflit.

En effet, l’aspect émotionnel apporte une dimension explosive au conflit et doit obligatoirement être désamorcé pour permettre aux parties d’envisager sereinement une négociation.

Dans le modèle Harvard, le médiateur doit étudier son dossier et entamer parfois un véritable travail d’audit pour comprendre le contexte, le marché, la culture d’entreprise, la technicité du problème et pouvoir s’entourer de spécialistes afin d’envisager des pistes de solution. Il doit donc se préparer concrètement et s’immerger dans le dossier.

Au contraire, dans le modèle Fiutak, le médiateur doit arriver vierge à la médiation. C'est à dire idéalement en savoir le minimum. Mais cela ne signifie certainement pas qu’il ne doit pas se préparer. Il va devoir au contraire travailler sur lui, pour faire abstraction de ses expériences passées afin d’écouter sans attentes ou préjugés relativement au conflit dont il a à connaître. Il doit également se purger de toutes ses tensions et préoccupations personnelles pour jouer pleinement son rôle de catalyseur.

Parfois un conflit a pour source à la fois des éléments de l'ordre de l'affect et des intérêts objectifs. Le médiateur devra donc croiser les deux modèles

Dans tous les cas, seul le compte-rendu préalable pourra utilement renseigner le médiateur non seulement sur le modèle à adopter mais aussi plus concrètement sur le nombre de parties et d’accompagnateurs potentiels (tiers, avocats, enfants, experts…). Il s’agit en réalité d’un subtil questionnaire confidentiel rempli par chacune des parties avant la première rencontre et qui revêt une importance capital.

Afin de favoriser la communication, l’échange, et instaurer un climat de confiance voire même de bien-être, le médiateur doit, certes se préparer personnellement, mais il devra aussi veiller à assurer un environnement propice pour faciliter et encourager les échanges.

 

La préparation de l’environnement de la médiation

On sait par exemple, qu’en fonction du modèle que va appliquer le médiateur la salle devra être aménagée de façon spécifique, pensée et savamment réfléchie.

L’aménagement intérieur de la salle principale est essentiel pour optimiser la communication triangulaire qui doit s’installer autour d’une table, avec un Paper board et des blocs notes en mode Harvard ou bien en toute simplicité avec trois chaises placées à équidistance et surtout sans table en mode Fiutak !

Est-ce aussi important ? Et pourquoi pas du café et des petits fours !

Hé bien oui. Afin de briser la glace, un café ou une boisson peut être proposée aux parties, ce qui engage une situation de partage qui peut être un bon début pour détendre l'atmosphère souvent glacée engendrée par le face à face difficile. Cela peut être également l'occasion de devoir faire un geste vers l'autre ne serait-ce que pour passer le sucre ou le lait.

Le lieu doit ainsi permettre à la parole de se libérer dans l’enceinte de la médiation mais, en revanche, il doit aussi veiller à ce qu’elle ne se diffuse pas à l’extérieur.

La discrétion qui encadre la médiation s’oppose à la publicité inhérente au procès et constitue un critère de choix déterminant pour les parties.

La possibilité pour le médiateur ou les parties de demander un caucus (entretien individuel sollicité à tout moment par une partie ou par le médiateur), qui en principe est confidentiel, implique par exemple qu’il existe une autre pièce indépendante et suffisamment isolée. Chaque médié doit en effet se sentir à l’aise, aussi bien lorsqu’il est seul pendant que l’autre est en caucus que lorsqu’il communique de façon triangulaire.

La confidentialité implique logiquement l’absence de publicité de la médiation et le médiateur devra veiller à choisir un lieu discret mais aussi accueillant. En effet, pour optimiser la communication et mettre toutes les chances du côté de l’apaisement et de la reprise du dialogue, il ne faut pas négliger ces aspects qui peuvent paraître anecdotiques mais qui vont mettre en confiance les parties.

Le choix des horaires pour les prochaines réunions est également important afin de permettre aux parties de nouer un premier accord sur le planning des rencontres. C’est déjà prendre en compte les impératifs communs pour permettre à chaque partie de choisir le moment le plus propice, en semaine ou même le week-end, pour accorder volontairement du temps à sa médiation.

Même sa tenue vestimentaire doit être conforme à sa fonction mais aussi à ses interlocuteurs. Il faudra veiller à ne pas heurter les médiés avec une tenue trop excentrique ou au contraire trop austère sans pour autant rejeter sa propre personnalité. De la même manière, rien ne doit être mis en place qui pourrait laisser penser ou conférer une quelconque autorité au médiateur.

Tous ces nombreux signes extérieurs, qui font partie du domaine du « non-verbal », ne doivent pas être sous-estimés. Le médiateur ne peut en effet se cacher derrière une robe et si l’avocat est librement choisi par ses clients, les médiés n’ont pas choisi directement leur médiateur. Un gros déficit de confiance et un soupçon de partialité pèse d’office sur le médiateur avant même la première rencontre.

Seul un compte-rendu préalable bien conçu permettra au médiateur de peaufiner sa préparation personnelle mais également d’aménager l’environnement de la médiation.

Le compte-rendu préalable peut également être décisif, non seulement pour informer les futurs médiés sur ce qu’est et ce que n’est pas la médiation, mais il doit surtout les conditionner. En effet, ces derniers vont, pour la première fois, devoir expliquer leur conflit en se plaçant du côté adverse. Ils vont ainsi commencer à formuler leurs pensées et seront donc naturellement amenés à envisager ou repenser leur conflit autrement.

Ce premier pas marque à lui seul l’esprit fondamental de la médiation. En effet, le médiateur, contrairement au juge ne doit pas se contenter de trancher le litige en fonction des prétentions initiales de chaque partie. Il doit au contraire mettre les parties dans les meilleures conditions pour qu’elles trouvent elles-mêmes des solutions concrètes et satisfaisantes pour mettre fin durablement à leur conflit.

 

Franck SABAH                                                                                                                                                                                                    Nathalie ZOHAR

Médiateur IUMA                                                                                                                                                                                                  Médiatrice IUMA

Négocier avec les manipulateurs : identifier les mécanismes en jeu I

Introduction Générale

&

Mécanisme n°1

La répétition anesthésiante

Par Me Serge LOSAPPIO

Avocat  à la Cour

Médiateur

Fondateur et codirecteur du DU médiation de la faculté de droit de Nice

Président de l’IUMA

 

 

I. Introduction générale à la série

Lorsqu’on étudie le sujet des difficultés liées à la pratique de la négociation, on évoque souvent le problème posé par les personnes dites « difficiles ».

On aborde un peu moins peut-être la question de la négociation avec des manipulateurs aguerris, négociations dont la spécificité est double :

- D’une part elles ne permettent pas nécessairement d’identifier l’interlocuteur-manipulateur comme une personne sinon difficile, du moins redoutable.

- D’autre part elles impliquent par-là une prise de pouvoir relativement aisée du négociateur manipulateur, d’autant plus efficace que le mécanisme à l’œuvre demeure invisible.

Qu'est ce que la manipulation ?

La manipulation suppose l’utilisation de techniques diverses, dont le point commun est leur visée.

Il s’agit d’annuler purement et simplement la liberté de discussion et de raisonnement d’autrui, afin d’obtenir de sa part un assentiment ou des concessions, nécessairement viciés.

C’est en effet par la tromperie, l’aveuglement d’autrui et le forçage toujours dissimulé de ses résistances intellectuelles préalablement identifiées – c’est-à-dire en un mot la violence – que s’obtiennent cet assentiment ou ces concessions.

Sur le fond, la manipulation suppose toujours de véhiculer un message mensonger.

Sur la forme, dans la mesure où elle disqualifie nécessairement les prétentions de celui qui en use et se propose ainsi de violenter la liberté d’autrui, elle implique d’avancer masquée.

Elle se caractérise également par le fait qu'elle prospère en jouant sur certaines faiblesses de la psychologie humaine.

En cela elle se distingue fondamentalement de l’argumentation, qui invite la Raison de l' interlocuteur à rejoindre le point de vue exposé, en donnant à voir à chaque instant le déploiement logique des éléments du raisonnement, toujours afin de convaincre et jamais de séduire.  

Dans le cadre d’un dialogue argumenté, chacun demeure libre dans sa réflexion, et peut à l’envi commenter, critiquer, accepter ou refuser telle ou telle proposition.

Face au recours à des techniques de manipulation, il sera bon que le négociateur averti qui souhaite ou doit – pour une raison ou une autre – poursuivre ses échanges avec un manipulateur, procède en deux temps :

Qu’il n’hésite pas tout d’abord à se faire la voix de la rationalité en pointant du doigt le caractère spécieux/illogique/sophistique de la démarche à laquelle l'autre tente de le soumettre.

Si son interlocuteur persiste malgré tout dans la mise en œuvre de tels procédés déloyaux, il appartiendra au négociateur d’en nommer ouvertement le mécanisme et sa raison d’être.

A ce stade, ce dernier joue « cartes sur table » et fait savoir à son interlocuteur qu’il a bien compris le jeu que ce dernier tente de jouer. La négociation peut certes se trouver compromise. Mais il s’agit de donner à l’autre une dernière chance de négocier avec un minimum d’honnêteté, en lui démontrant l'inutilité de ses tentatives.

 

II. Mécanisme n°1 : La répétition anesthésiante

On attribue à Adolphe HITLER la phrase suivante : « Un mensonge répété dix fois reste un mensonge; répété dix mille fois il devient une vérité ».

Chacun d’entre nous a pu d’une façon ou d’une autre faire l’expérience d’une chose qu’il tenait pour absolument vraie pour l’avoir entendue un nombre incalculable de fois, avant de se rendre compte – à la faveur de tel ou tel événement – qu’elle était totalement infondée.

Figure de rhétorique bien connue, largement utilisée en politique et en matière de publicité commerciale, la répétition telle qu’utilisée par le négociateur manipulateur, présente une seule vocation :

Conduire son interlocuteur à accepter la légitimité d'une affirmation ou d'une exigence sans avoir eu à la justifier. Sans l’argumenter le moins du monde.

Il s’agit essentiellement de prendre le pouvoir dans une négociation en cours.

L’efficacité d’une telle technique réside en ceci qu’elle tire profit d’une faiblesse naturelle du psychisme humain, dont beaucoup n’ont même pas conscience.

D’où son efficacité.

Quelle est cette faiblesse que nous évoquons ?

Il se trouve que la répétition d’une affirmation, amenée avec suffisamment de subtilité et de constance, génère de la part de l’interlocuteur un sentiment de légitimité chaque fois plus important.

Le sens critique de ce dernier finit par être inhibé au point que ladite affirmation apparaît bientôt fondée, voire évidente au point de ne plus avoir à souffrir une quelconque remise en cause.

Aussi redoutable soit-elle, l’efficacité de cette technique est cependant limitée par quatre séries de contraintes :

- a. Tout d’abord, elle implique que l’interlocuteur manipulé n’ait pas d’emblée questionné l'affirmation vouée à la répétition.

Ce sera le cas en particulier quand ce dernier :

* N’a pas perçu l’importance ou plus généralement la portée véritable de l’affirmation en cause

* N’a pas osé questionner le manipulateur. Cela recouvre l’hypothèse du négociateur impressionné, voire paralysé, par le statut social et la réputation de son interlocuteur. Un tel sentiment empêche de conduire une négociation correctement. C’est pourquoi un des principes fondamentaux de la négociation raisonnée Harvard est de ne jamais s’autoriser à se sentir inférieur aux autres négociateurs présents autour de la table. Quel que soit leur « pedigree » réel ou supposé.

* S’est laissé distraire par le manipulateur, qui a pu détourner son attention sur d’autres questions.

- b. Par ailleurs, elle suppose de varier la forme de la répétition, afin de ne pas éveiller les soupçons. La subtilité est donc de rigueur.

- c. Au surplus, elle fonctionne d’autant mieux que la répétition est installée sur une durée importante, voire débute avant même l’entrée formelle dans le processus de négociations. Elle ne saurait donc en principe s’appliquer facilement à des négociations d’une durée de quelques minutes à quelques petites heures.

- d. Enfin, elle suppose évidemment de la part de l’interlocuteur qu’il ne connaisse pas cette technique de manipulation.

Si toute ces conditions sont réunies, le procédé manipulatoire peut connaître sa pleine efficacité.

Un exemple :

Un jeune homme de 25 ans, cadre dans une grosse boite de production, avait eu connaissance qu’un poste allait se libérer dans les mois à venir. Information pourtant confidentielle. Le jeune homme avait conscience qu’il aurait au moins deux rivaux à évincer.

Durant les mois qui suivirent, à chaque occasion (pause déjeuner, réunion, séminaire d’entreprise etc) et avec beaucoup de tact et de subtilité, le jeune homme répéta à ses supérieurs qu’il faisait tourner son service presque à lui tout seul, fournissant à chaque fois des exemples concrets (tous inventés), sans jamais offrir la moindre preuve de ce qu’il avançait toutefois.

Personne ne lui demanda de justifier ses affirmations, parce que personne n’identifia la manipulation ni ne comprit  la portée véritable de ces affirmations répétées, nul ne se doutant que le jeune homme avait eu vent de la disponibilité prochaine d’un poste avantageux.

Lorsque finalement ledit poste se libéra et que la boite de production organisa des entretiens en interne afin de choisir l’employé le plus légitime à bénéficier d’une promotion, le jeune homme mit à nouveau plusieurs fois en avant son rôle de "locomotive" au sein de son service, non seulement pour justifier le fait qu’on le choisisse, mais également pour demander une prime exceptionnelle annuelle, au nom de son efficacité.

Nul ne remit en cause ses affirmations, subtilement répétées sur la durée. Et il obtint le poste convoité… et la prime avec.

Aussi simple et basique qu'elle puisse sembler, il est prudent de ne jamais sous-estimer le potentiel destructeur d'une telle technique, en gardant à l’esprit que la manipulation par répétition peut parfois confiner au lavage de cerveau.

Un exemple :

Un homme d’affaires d’une soixantaine d’années, à la situation plus que confortable, s'était séparé de son épouse pour s’installer avec sa maîtresse, une jeune femme de 27 ans.

Celle-ci souhaitait obtenir de lui qu’il lui offre une berline allemande et un bateau.

D’un naturel peu dépensier, Monsieur résistait.

Au bout d’environ deux ans il céda cependant, à présent persuadé qu’il devait faire pour sa nouvelle compagne ce qu’il avait fait pour son épouse : lui offrir bateau et voiture.

Or, avait-il seulement fait cela pour son épouse ?

La réponse est non.

Celle-ci avait bien un bateau et une berline allemande à son nom. Cependant, elle en avait fait l'acquisition par elle-même. Sans aucune contribution de Monsieur.

Par conséquent, la nouvelle compagne de l’homme d’affaires – à force d’une répétition continue sur deux ans – avait tout simplement réussi à convaincre ce dernier qu’il était l’auteur d’une action qu’il n’avait pourtant jamais accomplie.

Pour conclure cet exposé succinct, un négociateur averti et conscient de la dangerosité potentielle des techniques de manipulation, doit être immédiatement attentif aux affirmations répétés sans être justifiées, et les remettre systématiquement en question.

Quel que soit le peu d’importance ou la portée qu’il leur attribue a priori.

L’identification de la répétition annulant son pouvoir manipulateur.

A défaut de quoi, il pourra être amené à faire des concessions qu'il regrettera amèrement.

La médiation et les conflits relatifs à l'aide au parent en perte d'autonomie

Lorsque les parents vieillissent et que leur santé se détériore, se pose la question de l’aide matérielle et financière que doivent supporter leurs enfants.

Ces situations – propres à faire resurgir de vieilles rancunes et autres non-dits – peuvent être une source de tensions, voire de déchirements, dont parfois les familles ne se remettent pas.

A titre d’exemple, voyons le cas suivant, tiré d’une histoire vraie.

Nous avons simplement changé les noms des personnes concernées, et sciemment omis certains détails.

LE CAS

Esther Balducci a 80 ans. Elle n’a jamais occupé d’emploi. Elle est veuve depuis 15 ans et mère de trois filles :

Marie, 54 ans, l’ainée.

Gabrielle 44 ans.

Claudia, 39 ans.

Depuis deux ans, la santé et l’autonomie d’Esther se détériorent au point qu’elle a besoin d’une aide quotidienne de plus en plus conséquente.

Esther a de plus en plus de mal à prendre soin d’elle. Se laver, s’habiller, se préparer de quoi manger est source de difficultés croissantes. L'entretien de l'appartement qu'elle loue est assuré exclusivement par Gabrielle.

Esther refuse toute perspective de séjour en maison de retraite. Gabrielle lui a promis que tant qu’elle pourrait l’aider efficacement, elle ne lui demanderait d’accepter cette issue.

Toujours est-il que l’état d’Esther et ce qu'il implique en termes d'investissement de ses enfants a créé un conflit entre ses trois filles, dont les rapports s’étaient déjà distendus depuis la mort de leur père, et qui ne se parlent plus aujourd’hui.

Se pose dans l’immédiat la question de l’aide quotidienne dont Esther a besoin :

Gabrielle, qui a toujours vécu avec sa mère, passe depuis 2 ans ses journées à s’occuper d’Esther. Ce qui s’avère relativement lourd à gérer malgré l’intervention ponctuelle d’une aide à domicile.

Souffrant de problèmes cardiaques et portant un pacemaker, Gabrielle considère que Marie, parce qu’elle est l’ainée, qu’elle est en bonne santé et que tous ses enfants ont quitté la maison, devrait assumer une plus grande partie de ce travail et venir l’aider au moins le weekend. Ce qu’elle ne fait jamais.

Marie pour sa part minimise la gravité des problèmes cardiaques de Gabrielle. Elle estime même que celle-ci, plus jeune et qui n’a jamais eu à chercher un travail, menant  une existence faite de voyages et de loisirs avec un homme marié (décédé récemment) tout en résidant gratuitement chez leur mère, est toute désignée pour se dévouer à présent à un travail certes ingrat mais qui n’a rien d’insurmontable. Marie en veut à ses parents de l’avoir retirée du lycée à 16 ans - sans nécessité objective - afin qu’elle puisse aider sa mère à s’occuper de ses jeunes sœurs. Par conséquent, elle n’a jamais pu suivre le cursus universitaire qu’elle envisageait et s'est contentée d'un travail qui ne l'a jamais satisfaite. En matière d’aide familiale, Marie a le sentiment d’avoir fait plus que sa part. Au bénéfice de Gabrielle et Claudia.

Claudia enfin est divorcée et mère de 4 enfants, tous mineurs et vivant au foyer. A ses devoirs de mère s’ajoute un emploi de secrétaire à 80%. A ses yeux, Gabrielle et Marie ont beaucoup plus de temps et de disponibilité pour gérer quotidiennement les besoins de leur mère pour l'instant. Elle refuse de se donner davantage de travail.

Se pose ensuite la question financière :

Esther n’a pas de patrimoine immobilier. Elle loue un petit deux-pièces et perçoit une pension de reversion depuis le décès de son époux.

Or, son autonomie se détériorant rapidement, il faudra sans doute envisager très bientôt un séjour en maison de retraite.

Et cela aura un coût quoi qu’il en soit.

Gabrielle n’a jamais perçu de salaire, contrairement à ses sœurs. Elle n’a pas d’argent de côté et ne saurait assumer le coût d’une maison de retraite. Elle souhaite que ses sœurs acceptent de supporter seules cette charge.

Marie quant à elle, est persuadée – comme Claudia – que l’homme que fréquentait Gabrielle, dans la mesure où il jouissait d’un niveau de vie plus que confortable,  l’a nécessairement gratifiée d’un pactole qu’elle pourrait mettre à profit, mais dont elle nie l’existence, afin de se préserver des avantages au détriment de ses sœurs. Par ailleurs, Marie sera bientôt à la retraite. Elle sait que son niveau de vie baissera, contrairement à celui de Claudia, qui est encore jeune et active et vit très correctement, même si elle a tendance à aimer se faire plaindre. Marie considère donc qu’il convient que Claudia et Gabrielle fournissent cet effort financier.  

Claudia enfin, a du mal à boucler ses fins de mois. A ses yeux, ses deux grandes sœurs, qui n’ont pas ou plus de famille à gérer sous leur toit, sont aujourd’hui à même de régler les sommes qui s’avéreront nécessaires. D’autant que contrairement à elle, Marie et Gabrielle (qui bénéficierait déjà d’un pactole tenu secret) se sont vues octroyer de l’argent de la part d’Esther lorsque son époux est décédé. Sous prétexte qu’elles étaient alors « dans le besoin ». Argent sans doute dépensé dans des futilités. Claudia refuse donc de payer quoi que ce soit.

Claudia, Marie et Gabrielle sont copropriétaires en indivision de la maison natale d’Esther située dans un petit village de la région. Leur mère leur en a fait la donation peu après la mort de son époux.

Chacune considère qu’il serait injuste pour elle de se déposséder de ce bien, alors que les autres ont les moyens de subvenir aux besoins d’Esther.

D’une façon générale, chacune souhaite que les autres s’investissent davantage matériellement et financièrement, tout en minimisant son propre investissement.

Gabrielle est prête à saisir la justice en cas de réticences de ses sœurs à régler les frais liés au séjour futur d’Esther en maison de retraite.

Depuis qu’elle a informé ces dernières de son intention, toute communication est interrompue.

 

INTERET DE LA MEDIATION

L'obligation alimentaire des descendants relève des dispositions de l'article 205 du code civillequel prévoit que les "enfants doivent des aliments à leurs père et mère ou autres ascendants qui sont dans le besoin".

En l’espèce, le recours à la justice pourrait en principe permettre de régler la situation en imposant à chaque sœur des obligations en la matière.

Cette solution présente cependant les écueils suivants : non seulement elle n’exclut pas une réticence à exécuter la décision du juge, mais elle est de plus à même de compromettre irrévocablement toute possibilité de réconciliation entre Gabrielle, Marie et Claudia.

A cet égard, la médiation peut représenter une solution bien plus intéressante, dans la mesure où d’une part elle a vocation à permettre aux parties de régler définitivement leur conflit, et donc en l’espèce de s’accorder sur la répartition de l’investissement de chaque sœur, et où d’autre part l’accord lui-même ne peut être le résultat que d’un consensus parfait de chaque partie.

Ce qui évite en pratique tout problème d’exécution.

Cela étant posé, comment la médiation pourrait-elle permettre aux parties de résoudre ce conflit ?

Avant même de pouvoir envisager de négocier ensemble et amiablement une répartition des tâches ou des sommes à verser au bénéfice d’Esther, le premier obstacle à surmonter pour ses trois filles est leur incapacité à simplement communiquer.

De cette incapacité découle non seulement une méconnaissance par chacune des véritables conditions de vie et des besoins des autres, mais également la persistance de présupposés erronés relativement aux possibilités et moyens des autres.

Au final, chacune se perçoit – pour une raison ou une autre – comme plus la défavorisée, à l’avantage des deux autres.

La force de ces présupposés - comme leur impact négatif en termes de communication - résulte de la lésion de besoins fondamentaux dont chaque partie au conflit n’a pas nécessairement tout à fait conscience et qu’il est nécessaire d’identifier  afin de rendre possible une négociation apaisée.  

A cet égard, la médiation permettra d’abord de tenter de restaurer la communication entre les parties :

- En provoquant d'emblée un exposé collectif des faits, de la situation, des demandes et attentes de chacune. Cela permettra de lever d’emblée un certain nombre de malentendus sur la réalité du niveau de vie et des possibilités concrètes de chaque sœur.

- En conduisant par suite à identifier, verbaliser et analyser progressivement les perceptions, les ressentis et les besoins en jeu pour chaque partie. Ce qui permettra à ces dernières d’intégrer la perspective – subjective – de l’autre.

Ces divers éléments mis à jour, compris et discutés, les parties se trouveront davantage en mesure de réfléchir plus sereinement et objectivement relativement à la situation et à ses implications concrètes en termes de répartition de l'investissement de chacune.

C’est alors qu’elles pourront négocier entre elles ce qui pourrait devenir un accord amiable pérenne, exécuté sans réticence aucune.

Tout en préservant au mieux un lien qui aurait toutes les chances de se voir à tout le moins abimé pour un certain temps dans le cadre d’une procédure judiciaire.

 

Me Serge LOSAPPIO

Avocat à la Cour

Président de l’IUMA

Fondateur et codirecteur du DU médiation de la Faculté de droit de Nice